(hell)o darkness, it's a new year...
J'ai cette pote avec qui j'ai passé le réveillon de nouvel an qui m'a dit "les
gens pensent que tout ira mieux demain mais non, les problèmes de cette année
vont continuer l'année prochaine". Et ça n'aura jamais été aussi vrai
aujourd'hui. Cette phrase m'a conforté dans cette hypocrisie générale qu'on a
touste de souhaiter le meilleur pour les autres à chaque nouvelle année. Est-ce
qu'on y croit ou c'est seulement par conformisme ? Une meilleure santé ? J'ai ri
jaune quand j'ai appris qu'une mère allait bientôt partir dans l'inconnu, qu'une
autre s'est trouvée une grosseur et qu'un père est parti peu après le premier
janvier. Quelle bonne blague hypocrite.
La vie est dure. Mais pour certain.e.s,
elle envoie des bons coup de pieds dans les culs.
Quand ma grand-mère est
décédée du cancer en 2004, j'ai pris cette maladie en ennemi. J'en ai fait une
affaire personnelle et je lui ai promis de lui fracasser la gueule si elle
revenait dans ma famille. J'étais une gamine pas du tout en phase avec mes
propres traumas et je ne réalisais pas que ma grand-mère n'était pas la seule
personne dans ma famille que j'allais perdre au fil des années.
Le cancer a
attrapé ma mère en 2013. J'avais envie de saisir une hache pour ouvrir son buste
en deux, attraper la tumeur et la presser dans ma main jusqu'à ce qu'elle
explose et dégouline sur le sol. Qu'en quelques secondes, elle ressente la
douleur qu'elle inflige aux êtres humains pendant des mois, des années entières.
J'ai développé une hyperconscience de la mort, qu'elle pouvait survenir à tout
moment. Alors j'ai compris. J'allais devoir me préparer. Me préparer à ce qu'un
jour, la maladie emporte ma mère, comme elle a emporté ma grand-mère. Que
j'allais devoir m'endurcir et continuer de vivre sans elle.
Aujourd'hui, elle
n'a plus de tumeur. Mais comme dit la médecine : on ne guérit jamais vraiment
d'un cancer.
Alors j'attends le jour de la rechute. J'attends le jour où ça sera
mon tour. Et quand il m'aura emporté aussi, là où je finirai, je le frapperai de
toutes mes forces pour toutes les douleurs, les chagrins et les peurs qu'il
insuffle aux personnes malades et à leur famille.
J'ai affronté ces peurs dans
mon coin. J'étais tiraillée entre mes cours de lycée, mon retard sur le
programme et ma mère à côté qui souffrait de la chimio, du traitement et des
opérations. Je devais réfléchir à mon avenir alors que je pensais à la mort. Je
passais mes épreuves blanches pendant qu'elle était endormie dans un bloc
opératoire. Personne n'a vu ma peur. Personne ne m'a posé de question. J'ai
fermé ma gueule devant les professeurs hautains de ce lycée de bourgeois.
Garde
tes problèmes persos à la maison, ici t'es en cours.
Va te faire foutre madame
machin. Ma mère se fait ouvrir en ce moment alors excuse-moi si mon accent
anglais n'est pas celui de Tom Hiddleston.
Ta gueule madame truc. J'ai pas le
temps d'analyser le comportement d'Emma Bovary et ses problèmes existentiels
alors que ma mère peut mourir sur la table opératoire.
Fou moi la paix monsieur
chose. J'ai pas envie de répondre à ton problème de mathématiques ennuyeux à en
crever alors que je pense moi-même à crever si ma mère crève.
Je ne sais pas
comment j'ai fait pour tenir seul.e toutes ces années sans voir un.e
professionnel.le de santé. Sans péter un câble. Et j'avais tellement envie de
fracasser des gueules. Celle de mon prof d'art plastique qui n'aimait pas mon
travail. Qui faisait du favoitisme et qui n'osait pas me dire clairement : je ne
t'aime pas, alors je te note mal. Si tu savais à quel point je voulais
t'exploser la gueule au même degré que la tumeur dans la poitrine de ma mère.
Oh, j'étais absente le jour d'une évaluation type bac ? Va chier, j'étais à 2h
de route pour savoir si je portais le gène. Guess what ? Je l'ai, on a un.e
gagnant.e ! Je t'aurais bien présenté tes excuses, mais j'avais plus envie de te
rentrer tes feuilles d'évalutation dans le cul.
Aujourd'hui je me retrouve face
à des peurs que j'avais réussi à calmer, avec les années, ma mère qui allait
mieux et qui redevenait ma mère. Affaiblie par la maladie, mais vivante, pleine
de vie et toujours positive. Je repense au dernier câlin que j'ai fait à ma
grand-mère. Un câlin d'un corps faible, en fin de vie. Elle savait que c'était
la dernière fois. Le souvenir suivant que j'ai d'elle, c'est son corps dans le
cercueil. J'aurai aimé donner tout mon amour et ma force dans ce foutu câlin,
j'avais pas compris. J'avais peur. Je ne savais pas de quoi, j'étais juste une
enfant. Je sentais que quelque chose n'allait pas, sans pouvoir mettre le doigt
dessus.
On se dit toustes qu'on ne pourra jamais vivre sans nos parents. Qu'on
les perde à 10, 30, 60 ans. Je ne sais pas comment ma mère a réussi. Même si
elle me l'a expliqué. Nous étions là, ses raisons de vivre. Mais je n'arrive pas
à le comprendre. Peut-être parce qu'à 26 ans je n'ai pas de raison de vivre. Je
n'ai ni de partenaire, ni d'enfants, ni d'animal. J'ai ma foutu maladie mentale
et mon instabilité émotionnelle. Je passe mes journées à lutter contre mes
problèmes pour mieux vivre et me donner la chance de découvrir l'amour, le
bonheur. Alors je ferai quoi, quand ce sera son tour ? Je me vois tenir deux
semaines avant d'avaler une boite de comprimés, car la pendaison dans les
granges c'est dépassé et vraiment beaucoup trop chiant à plannifier. Je ne veux
pas non plus penser au fusil car il suffit que je me loupe pour finir branché.e
à une machine. Mais je plannifie le jour où je ne pourrais plus tenir sans elle
dans le même espace que moi. Car je ne sais pas si le soutien de ma famille et
de mes ami.e.s sera suffisant pour que je m'accroche à la vie. Puisque je
n'arrive pas à m'imaginer rencontrer quelqu'un et que cette personne puisse
m'aimer, je vois ma vie comme de longues années de solitude. Et clairement, je
n'ai pas envie de ça.
Aujourd'hui je redécouvre doucement cette peur et cette
colère contre une maladie qui emmerde tout le monde. Et je promets de trouver un
moyen de lui faire la peau, de la balancer dans tous les sens et la séparer de
chacun de ses atomes. Pour tout le mal qu'elle me fait depuis que je suis gosse.
Elle et moi, ce ne sera jamais terminé.
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