pourquoi c'est (pas) mieux avant
Je n'ai pas eu une enfance heureuse. J'aurai aimé qu'il en soit autrement. Me souvenir d'événements marquants avec un sourire nostalgique. Raconter avec tendresse des petits moments de partage au soleil, des repas de famille animés, des rires refoulés sous une couette après minuit. J'aurai tellement voulu partager mon enfance heureuse autour d'une table dans un café, que mes interlocuteurs voient dans mes yeux le bonheur des années passées.
Mais mon enfance ne ressemble à aucune fable heureuse et je me demande combien nous sommes à ne pas remplir les critères d'une enfance pleine de joie. Je me souviens avoir été témoin de ces moments que j'aimerai tant raconter. Je me souviens de mon corps prisonnier dans son propre espace personnel et de mon esprit prisonnier dans une autre dimension. Je portais des bouchons d'oreille et un bandeau sur les yeux, que personne ne pouvait voir. Les sons et les images étaient fugaces. Je n'étais pas dans le monde réel.
Je me souviens que trop bien de mon silence. Mon silence expressif, corporel, vocal. J'étais devenu.e une poupée sans batterie. Un de ces poupons défigurés qui traversent des générations de famille, perché sur une étagère et oublié pendant des décennies. J'étais absent.e de tout ce qui m'entourait. Les moments de tendresse, les mots d'amour, les rires, le goût de la nourriture m'échappaient. Mon corps était celui d'un mort-vivant et mon esprit n'était qu'un fantôme, détaché de son enveloppe. Je ne réalisais pas que j'étais dans un état second, hors de moi. J'étais perdu.e, quelque part, acculé.e au plus profond de moi. Mon cerveau avait construit des remparts autour de mon esprit, si hautes que je ne voyais plus l'horizon. J'étais à la fois protégé.e et enfermé.e dans mon propre mécanisme de survie.
Les années furent les mêmes. Silence et dépersonnalisation. Je laissais toutes les mauvaises choses toucher mon corps, agripper mon esprit, sans me débattre. J'en étais incapable. J'étais scellé.e dans un silence qui rendait fous les uns et amusait les autres. C'était une porte d'entrée pour m'humilier, un défouloir pour l'autorité qui se sentait défiée. Je n'ai aucun souvenir de ce qu'était ma vie, ni qui j'étais, avant que je ne devienne une victime. J'ignore où est passé l'enfant qui souriait, qui débordait de vie et d'insouciance. Pendant un temps, j'ai cru que cette petite fille était morte, qu'elle n'avait pas survécu à la violence des actes, à la douleur physique. Trop petite, trop fragile, pas assez forte pour se défendre. Aujourd'hui, je pense qu'elle est quelque part. Pas prisonnière des remparts mais peut-être enfouie dans les douves. Si elle ne devait jamais réapparaître, je ne serais pas surpris.e. Cela fait tellement longtemps, que je ne me souviens pas d'elle.
C'est vrai qu'à l'époque, je n'avais pas conscience des guerres, de la politique, des injustices sociales, des nombreuses maladies, des inégalités mondiales, de la pollution ou encore de la dégradation de l'environnement. Je n'avais aucune connaissance du racisme, de l'homophobie, la transphobie, la misogynie. J'avais seulement conscience de ce que j'avais subi, sans pouvoir l'expliquer. J'avais honte, j'avais mal, j'avais peur. Je voyais la vie sous le prisme de mon traumatisme.
Voilà pourquoi, je fais partie des gens pour qui ce n'était pas mieux avant.
❤
Commentaires
Enregistrer un commentaire